La fièvre: Faut-il paniquer?

Alan O'Brien, M.D.

Alan O'Brien est médecin résident en génétique clinique et métabolique au Hospital for Sick Children de Toronto. Il détient un baccalauréat en biologie cellulaire et moléculaire et a obtenu une solide expérience de recherche en biologie moléculaire et en immunologie. Il possède un vif intérêt pour la communication scientifique et l'enseignement, qu'il a notamment mis en pratique en tant qu'enseignant au collégial.

Nous avons tous vécu, à plusieurs moments de nos vies, un épisode de fièvre. Qui sait, peut-être avez-vous la fièvre en ce moment même? Si c’est le cas, je vous conseille de ne pas paniquer pour l’instant, ou du moins pas avant d’avoir terminé la lecture de cet article.

On parle de fièvre lorsque la température corporelle prise par voie rectale est supérieure ou égale à 38 ℃. Cette définition peut toutefois changer un peu selon la façon de mesurer la température (rectale, buccale, axillaire, ou tympanique).

La fièvre, c’est dans la tête

Pour comprendre la fièvre, utilisons l’analogie suivante. Plusieurs maisons sont équipées d’un système de chauffage automatisé. Prenons l’exemple où la température est réglée à 21 ℃. S’il fait chaud, l’air conditionné se mettra en marche pour refroidir la maison jusqu’à ce que la température redescende à 21 ℃. S’il fait froid, c’est le chauffage qui se mettra en marche pour faire grimper la température jusqu’à 21 ℃. Si, alors que la température ambiante est 21 ℃, on règle le système automatisé pour une température de 22 ℃, le chauffage démarrera, car le thermomètre central indiquera qu’il fait maintenant « froid » par rapport à la température souhaitée.

Chez l’humain, une région du cerveau nommée hypothalamus joue ce rôle de thermomètre central, où la température souhaitée est réglée à environ 37 ℃. Lorsque la température monte au-dessus de la valeur réglée, l’équivalent d’un système de climatisation se met en marche : les vaisseaux sanguins en périphérie, près de la peau, reçoivent plus de sang, ce qui permet d’évacuer de la chaleur par le contact avec l’air ambiant (à condition qu’il ne fasse pas trop chaud dehors). Le corps se met à suer, et l’eau contenue dans la sueur absorbe de la chaleur jusqu’à s’évaporer; finalement, il y a une adaptation comportementale venant de notre cerveau : nous sentons que nous avons chaud et nous recherchons activement des lieux où il fait plus froid, et nous évitons aussi de bouger inutilement afin de ne pas générer de chaleur supplémentaire. Si la température descend en bas du seuil réglé, l’équivalent d’un système de chauffage se met en marche : les vaisseaux sanguins périphériques (plus près de la peau) reçoivent moins de sang afin de ne pas perdre de chaleur au contact de l’air extérieur; notre cerveau nous donne la sensation d’avoir froid, et nous recherchons donc activement des lieux où il fait plus chaud. De plus, nous avons des frissons et des grelotements, ce qui génère de la chaleur.

C’est une superbe analogie, direz-vous, mais quel est le lien avec la fièvre? Selon cette analogie, la fièvre n’est rien d’autre qu’un changement du réglage de la température souhaitée vers le haut. Autrement dit, l’hypothalamus « décide » que la température centrale grimpera de 37 ℃ à 38 ℃, 39 ℃, etc. Dès lors, la température du corps devient plus froide que la température réglée (ou désirée par l’hypothalamus) et les mécanismes de « chauffage » se mettent en marche. Lorsque l’hypothalamus décide d’arrêter la fièvre et de redescendre la température réglée à 37 ℃, les mécanismes de « climatisation » se mettent en marche. Cela explique une expérience commune : lors d’un épisode de fièvre, il vous est sans doute déjà arrivé de vous coucher le soir en grelotant sous les couvertures, mais de vous réveiller la nuit avec des chaleurs et des sudations.

Fièvre ou hyperthermie?

Les mots « fièvre » et « hyperthermie » ne sont pas synonymes! Dans les deux cas, la température corporelle est augmentée. Cependant, dans le cas de la fièvre, il s’agit d’un mécanisme physiologique normal, contrôlé par l’hypothalamus, qui est généralement sans danger. Au contraire, l’hyperthermie a lieu lorsque les mécanismes du corps pour faire descendre la température sont insuffisants pour lutter contre la chaleur extérieure. Prenons pour exemple quelqu’un qui décide de courir un marathon lors d’une très chaude journée d’été. La chaleur ambiante ajoutée à celle générée par ses muscles qui sont en activité constante fera monter sa chaleur corporelle. La dilatation des vaisseaux sanguins près de la peau ne sera pas très efficace étant donnée la haute température extérieure. La sudation aidera initialement à faire descendre la température, mais si notre coureur est déshydraté, la sudation diminuera et la température corporelle augmentera davantage. Si cela se poursuit, il développera un « coup de chaleur », avec les symptômes qui y sont associés : fatigue, étourdissement, nausées/vomissements, crampes musculaires, etc. Si le coup de chaleur est sévère, les complications peuvent être plus sérieuses.

Ainsi, mettre quelqu’un souffrant d’hyperthermie dans un bain de glace est une bonne idée, afin de l’aider à descendre sa température corporelle. Par contre, mettre quelqu’un qui a de la fièvre dans un bain de glace est plutôt une mauvaise idée. En effet, dans ce dernier cas, vous ne ferez que rendre la personne inconfortable et augmenter les grelotements.

La fièvre : pourquoi et comment?

L’humain n’est pas le seul à avoir de la fièvre. La plupart des animaux ont de la fièvre, même les reptiles! En effet, ceux-ci, lorsqu’ils ont une infection, ont tendance à se déplacer vers une zone plus chaude (p. ex. : au soleil) afin de faire monter leur température corporelle. Étant des animaux à sang froid, il s’agit pour eux de la seule façon de faire monter leur température corporelle. Il s’agit d’un mécanisme comportemental que nous avons également, comme décrit plus haut.

En biologie évolutive, il existe un concept central : si une structure, un comportement ou un mécanisme physiologique est conservé chez tous les animaux au cours de l’évolution, c’est qu’il doit avoir un rôle important. Quel est ce rôle? Il s’agit d’un mécanisme de défense contre les infections. En effet, l’augmentation de la température corporelle joue un rôle immunitaire à plusieurs égards : les bactéries ont plus de difficulté à se reproduire et les cellules du système immunitaire deviennent plus efficaces, notamment.

Chez l’humain, comme chez les animaux, plusieurs études supportent l’idée que la fièvre a un rôle bénéfique contre les infections; elle serait une arme de plus de notre système immunitaire. Alors que dans le passé, le réflexe de traiter toute fièvre était bien ancré dans le milieu médical, cela est en train de changer et nombreux sont les médecins qui reconnaissent les bienfaits de laisser la fièvre « faire son temps ».

La fièvre est donc un mécanisme immunitaire, provoquée par notre corps (plus précisément notre système immunitaire), et non par l’infection elle-même. D’ailleurs, les gens avec un système immunitaire plus faible (p. ex. : à cause de médicaments immunosuppressifs, du SIDA, des maladies génétiques affectant le système immunitaire, etc.) peuvent ne pas développer de fièvre face à une infection.

Ok. Faut-il paniquer?

Il est généralement préférable de ne pas paniquer.

La fièvre est un indice qu’il se passe quelque chose d’anormal. Ceci dit, la fièvre est rarement dangereuse en elle-même. Lorsqu’il y a un danger, c’est généralement à cause de l’infection ou du processus sous-jacent, et non à cause de la fièvre elle-même.

Il y a cependant quelques exceptions. Une augmentation de la température corporelle augmente la vitesse du métabolisme. Chez une personne en santé, cela ne pose pas problème. Cependant, chez un patient ayant des problèmes cardiaques (ex. : insuffisance cardiaque) ou neurologiques (ex. : AVC), ou autres, une augmentation du métabolisme peut être néfaste. Dans certains cas de maladies génétiques affectant le métabolisme, une augmentation du métabolisme peut mener à la surproduction de certaines molécules toxiques. Bref, dans ces cas, il est recommandé de faire descendre la fièvre. Notez que les exemples donnés plus haut ne constituent pas une liste exhaustive. Ainsi, en cas de doute, vérifiez auprès de votre médecin!

Dans le cas d’un jeune bébé, surtout s’il est âgé de 3 mois ou moins, il est recommandé de consulter un médecin immédiatement lorsqu’il y a une fièvre. En effet, à cet âge, les bébés ont un répertoire limité de réactions et la fièvre peut indiquer une infection grave. Si votre enfant (peu importe l’âge) a une fièvre accompagnée d’une éruption cutanée, de déshydratation (ou qu’il refuse de boire ou manger), de problèmes respiratoires ou de douleur constante, allez consulter immédiatement. Les parents connaissent généralement assez bien leur enfant pour savoir quand il « n’est pas lui-même ». Si c’est le cas, ou s’il est léthargique, a des vomissements, des convulsions ou des mouvements anormaux, une nuque rigide, ou tout autre symptôme qui vous inquiète, consultez votre médecin immédiatement. Finalement, une fièvre causée par une infection virale bénigne ne devrait pas durer plus que 2-3 jours. Si la fièvre est prolongée, voilà une autre raison d’aller consulter!

Une fièvre prolongée suite à un voyage dans une région où certaines maladies infectieuses (p. ex : malaria, fièvre dengue, etc.) sont endémiques est aussi une raison d’aller consulter.

Faut-il traiter la fièvre?

Mis à part les cas évoqués plus haut, ou de conseil contraire donné par votre médecin en raison d’un problème de santé précis, il n’est pas nécessaire de traiter la fièvre. Certains préfèrent la traiter pour des raisons de confort. Dans ce cas, l’acétaminophène (ex. : TylenolTM) ou l’ibuprofène (ex. : AdvilTM) sont préférables (attention de respecter la posologie!). L’aspirine (acide acétylsalicylique) est à éviter, surtout chez les enfants, où il y a une association avec le syndrome de Reye.

Notez que la fièvre ne répond pas toujours aux médicaments, et cela n’est pas relié à la gravité de l’infection. De même, la sévérité de la fièvre (p. ex. : une forte fièvre de 39-40 ℃) n’est pas liée à la sévérité de l’infection.

Et les convulsions fébriles?

Certains jeunes enfants peuvent avoir un épisode de convulsions associé à une fièvre (convulsions fébriles). Il est recommandé de consulter son médecin lorsque cela survient, surtout lors d’un premier épisode. Cependant, il a été démontré que le traitement de la fièvre ne prévient pas les convulsions fébriles. L’infection ou l’inflammation sous-jacente jouent probablement un rôle dans leur déclenchement. De plus, il existe des prédispositions héréditaires aux convulsions fébriles.

En conclusion

Bref, exception faite de quelques cas particuliers, la fièvre ne pose pas de problème par elle-même et il n’est pas nécessaire de la traiter. Elle peut toutefois indiquer un problème sous-jacent qui mérite une consultation médicale. Tout dépendra du contexte, des symptômes associés ou de l’âge du patient. N’hésitez pas à consulter lorsque vous êtes inquiets, mais n’hésitez pas à utiliser votre jugement non plus.