La vaccination: un cadeau de l’homme à son bébé

Jean-François Chicoine

Jean-François Chicoine est pédiatre au CHU Sainte-Justine, professeur adjoint de la clinique à la Faculté de médecine de l’Université de Montréal et consultant à AVS/Centre de vaccinations internationales Air France à Paris. S’intéressant de très près à la santé des enfants du monde, il a initié différents projets de santé internationale dans les orphelinats de Chine, de Roumanie et du Vietnam. Animateur, éducateur, auteur de plusieurs publications scientifiques, articles, livres, séries télévisées et films, il n’a jamais hésité à secouer les milieux universitaires et sociaux avec des sujets comme l’abandon des enfants dans les sociétés occidentales, le trafic de bébés, la santé des enfants en garderie ainsi que la négation des droits des enfants de la planète. En 2002, avec Rémi Baril, il a fondé la société Le Monde est ailleurs, qui se porte à la défense de la santé et des droits des 0-18 ans. Il travaille actuellement à différents ouvrages écrits et numériques, dont l’un sur les rapports des enfants avec les nouvelles technologies.

La vaccination est un cadeau de l’homme à son bébé. Contre les maladies infectieuses infantiles les plus graves, c’est décidément la meilleure protection à offrir à un enfant. La plupart des parents sont d’accord avec le principe, fort heureusement. Mais, sur la question, d’autres parents sont envahis par des peurs, peurs intrusives des effets secondaires des vaccins, ou encore par de la colère, colère contre les intelligentsias médicale, pharmaceutique et sociétale. Enfin d’autres parents ou groupes de pression vont faire preuve de déni : ils ont une autre idée du bien des uns et des autres. Dommage. Et dommages potentiels pour les enfants.

À la naissance, un enfant bénéficie des anticorps transmis par sa mère. Cette immunité maternelle — on pourrait même dire maternante — le protège contre de nombreuses maladies… pas toutes, mais une majorité. Toutefois, dès les mois qui suivent, la barrière de protection naturelle disparaît et l’enfant redevient vulnérable à la plupart des infections. À moins d’être vacciné.

Vaccination, immunité et profits

Lorsqu’on vaccine un enfant, on lui administre en quantité infime des bactéries ou des virus affaiblis, tués, ou encore copiés sur des microbes par génie biotechnologique, et, ce, pour faire croire au corps qu’il est malade – bien entendu, sans qu’il le soit pour vrai ou le devienne par la suite. Bon soldat, le système immunitaire se met alors à développer des anticorps spécifiques à la maladie contre laquelle on a vacciné l’enfant. Ces anticorps en circulation le protègent ensuite contre la survenue de cette maladie, ou encore en atténuent les effets, advenant que le mal soit déjà installé. L’astuce est brillante: de fait, il y a peu d’entreprises humaines qui se soient avérées aussi profitables que la vaccination.

Un protocole d’immunisation

Chaque vaccin est préparé pour protéger l’organisme contre une maladie en particulier. Chaque pays, chaque province, chaque région du monde a donc sa stratégie particulière pour protéger ses enfants en croissance et bien entretenir ses adultes de tous âges : c’est ce qu’on appelle le calendrier de vaccination.

Le protocole d’immunisation à administrer aux enfants qui poussent et aux adultes qu’ils deviendront est concocté par des cliniciens, des épidémiologistes, des microbiologistes, des pharmaciens, des experts de santé publique, etc., en fonction des maladies à combattre localement ou dans le monde et de l’argent disponible pour telle ou telle politique de santé. La recherche didactique nécessaire à ces mégas consultations autant que les rouages politiques sont impressionnants, mais au bout du compte, les priorités scientifiques et les principaux enjeux éthiques sont respectés. Il y a toujours bien des profiteurs ici et là- la vaccination est une invention humaine après tout- mais globalement, pour vous, pour moi, pour nos familles et amis, enfin pour l’humanité, les impacts positifs ultérieurs sont garantis, j’oserais dire, « sont merveilleux ».

Des vaccins pour le monde

Grâce au programme de vaccination de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), ainsi qu’à son programme dit « élargi », et qui rallonge un peu sur le menu à offrir, une part de plus en plus importante des enfants des pays en émergence peuvent dorénavant bénéficier de quelques vaccins prioritaires. Mais il y a encore à faire… Les populations qui ne bénéficient pas des programmes de vaccination systématique vivent principalement dans des endroits reculés, des taudis urbains ou des zones frontalières. De grands oubliés se retrouvent également parmi les populations autochtones, les personnes déplacées lors de guerres ou de famines et les familles privées de l’accès à la vaccination par des barrières sociales ou des croyances rudement ancrées.

Être vacciné, c’est avoir de la chance, décidément. On l’entend trop peu souvent dire.

Et vacciner, c’est faire preuve de solidarité. Il faudrait l’entendre dire.

Des vaccins pour le Québec

Au Québec, le calendrier de base est fait de vaccins destinés à protéger la population contre la diphtérie, la coqueluche, le tétanos, la poliomyélite, la rougeole, la rubéole et les oreillons. Aux doses initiales, il faut ajouter les rappels nécessaires pour l’obtention de la meilleure protection possible.

Dans les deux dernières décennies, on a ajouté à notre carnet des vaccins nouveaux pour protéger les nourrissons et les enfants contre des infections graves à pneumocoque, à méningocoque, à Haemophilus influenzae de type B, contre le virus de la varicelle, de l’hépatite B et contre la grippe, avec des différentes fenêtres d’âges et de priorisation. La vaccination contre l’Haemophilus, pour ne reprendre que celle-là, a été une avancée pédiatrique prodigieuse dans les années 1990 alors que les infections sévères que causait la bactérie, notamment la méningite, ont chuté enfin à près de zéro. Les jeunes enfants étaient tout spécialement à risques. Le microbe est une petite bête, c’est tout. Il se reproduit sans scrupules.

Des vaccins en masse

Les différents vaccins prévus au calendrier officiel sont administrés sous forme d’injections à des âges spécifiques, au moment où l’enfant est le plus vulnérable à telle ou telle infection grave. Il est donc important que les premières injections et les rappels soient faits à l’âge précis où il est recommandé de le faire, afin d’assurer la protection optimale à l’enfant.

Mais « injections » s’écrit avec un « s ». Vous avez tout compris : à travers la liste d’épicerie de vaccins que je vous mentionne, il y a décidément de plus en plus de piqures au programme. À 12 mois par exemple, l’enfant québécois doit recevoir 4 injections. Tant et si bien que les vaccinateurs ont parfois l’impression de trouer le bébé. Vous lui donnez un verre d’eau et il a l’air d’une fontaine!

Mais les injections ont beau être éprouvantes pour l’enfant et ses parents, personne n’a, et ne dit, que c’est une mauvaise nouvelle. Bien au contraire : on aime les vaccins!

V comme « Vaccination »

La vaccination a remarquablement fait ses preuves comme instrument de lutte contre les maladies, voire dans l’éradication planétaire d’une des plus virulentes de celles-ci. On la cite souvent, et à raison : une campagne de vaccination menée par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) de 1967 à 1977 a permis d’éradiquer la survenue naturelle de la variole. Au début du programme, la maladie menaçait encore 60 % de la population mondiale et, sur quatre personnes atteintes, en tuait au moins une.

Dans une même ligne de pensée, l’éradication de la poliomyélite est à portée de main. Depuis le lancement par l’OMS et ses partenaires en 1988 de l’Initiative mondiale pour l’éradication de la poliomyélite, le nombre des infections a reculé de 99 % et quelque cinq millions de personnes ont échappé à la paralysie. Montréal, 1959, à l’Hôpital Sainte-Justine, un étage entier était réservé aux petits malades de la poliomyélite, avec des poumons d’acier en sus pour ceux qui n’arrivaient plus à respirer. Dans les semaines qui suivraient l’épidémie, parents et enfants feraient des heures de queue sur le chemin de la Cote Sainte-Catherine, de l’hôpital jusqu’à la cote des Neiges — ça fait long. Devinez ce qu’ils attendaient? Ils attendaient pour être vaccinés contre la polio.

Entre 1999 et 2003, le nombre des décès par rougeole a baissé de près de 40 % dans le monde; pour ce siècle, on ne vise rien de moins que l’éradication de la rougeole de la planète. Archiver un virus, la joie!

Grâce à l’immunisation précoce toujours, le tétanos maternel et le tétanos néonatal également seront bientôt éliminés dans 14 des 57 pays à haut risque. Des vaccins nouveaux ont aussi donné des résultats importants, notamment le vaccin contre l’hépatite B, à Taiwan notamment, où des effets magistraux ont pu être mesurés.

Victime de son succès

De tout pour faire un monde… Malheureusement, certains terriens persistent à croire que de nombreuses maladies disparaissent grâce à l’amélioration des conditions d’hygiène, et non en raison de la vaccination. L’hygiène et l’alimentation ont effectivement contribué à diminuer le taux de mortalité imputé aux maladies à prévenir par la vaccination. Mais c’est seulement après l’apparition des vaccins que l’on a pu remarquer une baisse significative du taux des maladies elles-mêmes. Cette notion est très claire épidémiologiquement. Partout où la vaccination est répandue, le taux de maladie est faible. Plus la vaccination est répandue et les calendriers d’immunisation respectés, plus le taux de maladie est faible.

C’est là le paradoxe de la vaccination, qui est punie pour son succès. C’est bien parce que la vaccination est efficace qu’on oublie son utilité. Avez-vous déjà croisé des gens frappés par la rage, la variole, la polio ou le tétanos?

 Les vaccins affaiblissent-ils le système immunitaire ?

C’est à l’âge de 5-6 mois que disparaissent chez le bébé les anticorps protecteurs maternels. C’est donc à cet âge de 5-6 mois que les nourrissons commencent généralement à développer leurs premières infections, le plus souvent d’origine virale, parfois bactérienne. Mais c’est aussi à cet âge que s’effectue la période de primo-vaccination. Certains parents établissent donc en un lien de causalité entre l’un et l’autre alors que les infections s’expliquent plus aisément la disparition des Ac protecteurs. Ces infections deviennent donc un argument, non pas contre, mais pour une vaccination. Différentes études ont montré que l’incidence des infections n’était pas plus importante chez les enfants vaccinés que chez les enfants non vaccinés.

Vaccins à réactions

Les vaccins peuvent entraîner des réactions mineures, c’est vrai, comme un léger gonflement et une sensibilité de la peau à l’endroit de l’injection, parfois accompagnés de faibles hausses de température. En médecine et en pharmacie, tout ce qui est efficace comporte aussi ses effets désagréables. Mais les réactions allergiques ou secondaires graves sont extrêmement rares, rarissimes même. On estime les voir dans moins d’un cas sur un million de doses de vaccins au Canada.

L’autisme serait favorisé par la vaccination? Non. Les critères diagnostiques de l’autisme ont changé depuis la dernière décennie et les parents, comme les intervenants, sont plus sensibilisés au trouble développemental. Mais, certain, aucun rapport avec la vaccination. L’affaire, montée de toute pièce par de malheureux concours de circonstances, est dorénavant réglée.

La vaccination multiple

Plusieurs vaccins sont regroupés en une seule piqûre, c’est déjà cela de pris en matière de souffrance. Par génie vaccinologique, les pharmaceutiques réussissent à mixer une protection contre une maladie X avec une autre contre une maladie Y, du tétanos avec de la coqueluche par exemple.

Mais tous les grands classiques en matière de vaccination, autant que les dernières recrues, ne peuvent pas être amalgamés dans la même seringue pour être administrés en une seule piqûre du style « des pommes avec des bananes ». Pour être en règle avec le calendrier vaccinal québécois, l’enfant doit donc recevoir bien des immunisations une à une, en fait entre 1 et 5 injections de vaccins lors de la même visite.

Évidemment, personne n’aime voir son enfant subir un tel déferlement. Mais il faut voir un peu plus loin et se mettre VRAIMENT à la place du tout-petit. Que préférait-il s’il avait à choisir pour lui : recevoir 4 injections de vaccins en une minute, le temps effectif qu’il faut à un vaccinateur expérimenté, et être ainsi libéré pour six mois ou bien recevoir deux vaccins lors d’une visite, puis revenir deux semaines plus tard, retrouver possiblement le même vaccinateur, le reconnaître et être déjà appréhensif à sa vue, pour ensuite recevoir encore 2 vaccins, donc deux piqûres, sans parler des déplacements additionnels et des stationnements impossibles pour ses parents déjà en bout de course?

Le système immunitaire supporte bien les quatre vaccins dans la même séance. Les vaccins sont aujourd’hui très purifiés et le potentiel de réponse immunitaire d’un enfant est immense. Pour l’immunité, c’est une affaire de rien. En fait, le système immunitaire travaille beaucoup plus fort quand un enfant touche une poignée de porte dans un lieu public et porte ensuite ses mains à sa bouche.

Réflexion de cadre de porte

Vous sortez bredouille du bureau du médecin ou de l’infirmière du CLSC, car vous êtes du genre à douter de la pertinence du calendrier d’immunisation québécois : peur du nombre d’injections, peur de vacciner un « si petit bébé », peur des réactions secondaires aux vaccins, peur d’être sous le joug des entreprises pharmaceutiques ou bref, peur de je ne sais quoi.

Contre la peur, je ne connais pas toutes les armes, donc je ne pourrai pas l’impossible pour vous. Mais imaginons que vous êtes encore sur le pas de la porte, alors toujours susceptible d’avoir un dernier avis :

Si vous n’avez pas fait vacciner votre enfant et que vous désirez le faire, retenez bien ceci : il n’est jamais trop tard. On lui concoctera un programme particulier, genre VIP, appelé « calendrier de rattrapage ». Par ailleurs, si vous ne voulez toujours pas faire vacciner votre bébé, votre enfant, voire votre « grand », relisez cet article et d’autres sur des questions apparentées. Copiez, recopiez ces articles, à la main… comme à la petite école!

Amadeus et Haemophilus

Rappelez-vous que Mozart a eu six enfants. Mais seuls deux ont atteint l’âge adulte. Pour avoir deux enfants en santé, aujourd’hui, plus besoin d’en faire six! Pensez-y-bien : deux suffisent! Ça laisse du temps pour faire bien d’autres choses… De la musique par exemple.

SOURCES

Mes remerciements au Dr Philippe Ovetchkine, pédiatre infectiologue et à Mme Sandra Caron, infirmière, en maladies infectieuses et en santé internationale.

American academy of pediatrics, Report of the committee on infectious diseases, 2006.

Comité consultatif national sur l’immunisation. Déclaration sur le vaccin contre le virus du papillome humain. RMTC 2007;33 (DCC-2): 1-32.

Ministère de la Santé et des Services Sociaux Protocole d’immunisation du Québec. Feuillets d’informations pour les personnes à vacciner. Québec : Direction des communications du ministère de la Santé et des Services sociaux, 2004.

National Vaccine advisory committee, Standards for child and immunization practices, Pediatrics, 2003, 112: 958-963